“Alexandra” (A. Sokurov) au Kino Krokodil

12 02 2008

Après le bon goûter en terrasse, j’ai été au cinéma. Il s’agissait d’une séance que j’avais soulignée de rouge dans mon agenda et pour cause : le réalisateur, Alexandre Sokurov, dont le Jour de l’éclipse puis Père et fils m’ont récemment subjuguée, était susceptible d’être présent lors de la projection de son dernier opus, Alexandra, en marge de la Berlinale où il devait assister à d’autres films. Le Maître, comme on l’appelle, n’est malheureusement pas venu. Dommage, comme toute groupie qui se respecte j’avais stylo et DVD à faire dédicacer dans mon sac…

La salle où se passait la projection valait à elle seule le coup d’oeil. Projecteur ronronnant dans l’entrée, où se trouvent quelques rangées de sièges pour les impatients, les trop en avance. Le long des murs, une exposition de dessins d’Eisenstein qui, ô suprise, sont légendés par l’auteur en français (“L’amour qui n’ose dire son nom”). Le plus beau reste tout de même la salle elle-même, une soixantaine de fauteuils datant au moins de la DDR, vieux fauteuils à roulettes qui tournent sur eux-mêmes. Les murs fatigués mais tendus de rouge (ou de brun ? ma mémoire vacille) comportent des photographies de cinémas russophones ; dans l’ex-Berlin Est peut-être ? Ou tout simplement au coeur de l’ancien bloc soviétique ? Devant l’écran se tient un piano, un quart de queue au couvercle entrebâillé, au clavier rafistolé, comme une vieille princesse qui refuserait de se séparer de ses fourrures, aussi mitées et élimées soient-elles. Un lieu un peu hors du temps, un peu magique. Le nom lui aussi prête à rêver – Kino Krokodil.

Le film se concentrait sur une vieille femme, l’Alexandra Nikolaevna du titre, qui rendait visite à son petit fils, Denis, dans le camp militaire où il est officier. Sans jamais être nommé, c’est le conflit tchétchène ou ingouche qui se déroule en arrière-plan, guerre refoulée par le pouvoir et la population russe et qui n’en finit pourtant pas moins de bouleverser les vies. Chez Sokurov pourtant, les lieux ne sont pas porteurs de localisation, bien plutôt des espaces métaphoriques (le désert lunaire du Jour de l’éclipe, la ville rêvée de Père et fils, composée à partir de plans mêlés de Saint-Pétersbourg et de Lisbonne) ; ce n’est aussi peut-être pas une guerre ponctuelle qui se veut le sujet du film, mais toute guerre, dans les modifications profondes et irréversibles qu’elle inflige aux individus, aux lieux, aux rapports humains. La vieille femme, porteuse d’une philosophie millénaire, déambule dans les travées des tentes, échange quelques mots avec les soldats, risque une échappée jusqu’à la ville la plus proche pour leur rapporter des cigarettes et quelques gâteaux secs et se lie là-bas d’amitié avec une habitante du coin. Images saisissantes d’immeubles détruits, de regards tour à tour éteints, hostiles, secrets, murés dans un silence peut-être haineux. Alexandra est la seule figure féminine dans ce campement, une figure maternelle pour tous ces soldats encore si jeunes, englués dans une idéologie mal assimilée et seulement capables de tuer. Alexandra Nikolaevna a du mal à se déplacer, elle souffre de la chaleur de ce désert où les hommes ne sont que des enfants même s’ils ont une odeur d’adulte. Ni pamphlet ni fable, à travers des mains qui se tendent, des regards qui s’évitent ou se cherchent, c’est le lien brisé entre des générations qui ne se comprennent plus que Sokurov dépeint, ce que défait toute guerre en créant les ennemis, les valeurs (la question qui revient à plusieurs reprises : Mais qu’est-ce que la patrie?). Alexandra Nikolaevna n’est pas simplement un personnage-prétexte pour rendre possible un propos possible, non, elle est, grâce à son interprète, un bloc d’humanité, de maternité, de cet amour que les gamins en uniforme n’ont pas reçu depuis longtemps ; la Mère Russie, peut-être, qui regarde longuement ses enfants, et s’inquiète pour eux.

Morceaux choisis du film.





Ballade dans Prenzlauer Berg

12 02 2008

Le soleil était radieux ce week-end dernier, j’en ai profité pour délaisser ma chambre et me promener dans les rues de mon quartier, au hasard. J’ai à vrai dire été très rapidement guidée par le flux continu de promeneurs qui remontaient ou redescendaient tous les mêmes rues, autour de la Kollwitplatz, Husemanstraße et alii. Poussettes, vélos et trotinettes se succédaient, et arrivée sur la place du Wasseturm (Château d’eau), je me suis laissé tenter par un goûter sur l’une des terrasses fort séduisante parmi les cafés environnants. J’ai choisi le Café Pasternak pour sa jolie vue, ses fauteuils confortables (ayant de la lecture dans mon sac je prévoyais une station prolongée) et ses couvertures rouge. La carte était mi en russe mi en allemand, j’étais tout heureuse de reconnaître quelques mots, ici et là. Je suis restée longtemps à jouir du soleil couchant avec un thé et une pomme au four fourrée de noix, miel et rhum, lisant tranquillement jusqu’à la tombée de la nuit. Vers dix-huit heures il a commencé à faire froid; je suis rentrée.

Café Pasternak




Anna K.

12 02 2008

Tandis que la dernière page se tourne, je reste encore sonnée par le chef-d’oeuvre que je viens d’engloutir, un millier de pages en quelques jours, je me levais avec ce livre, je déjeunais avec lui, et si je ne l’emportais pas sous la douche c’est que peut-être inconsciemment je nourrissais l’envie d’y revenir.Tolstoï, Anna Karénine

J’ai donc lu, happée par le souffle romanesque de Tolstoï, par les intrigues parallèles, les réflexions politiques, morales, éthiques, philosophiques qui émaillent le texte, suivant trois couples trois images de l’amour, celui dévorant de la passion proprement tragique qui lie Anna et Vronski, celui de l’amour manqué, de la médiocrité, du mensonge et des trahisons quotidiennes chez les Oblonski, celui enfin de Kitty et Lévine, qui plongera lentement ses racines dans le texte avant de fleurir, de porter ses fruits. Anna Karénine est aussi le lieu d’évocations fabuleuses de la Grande Russie d’Alexandre avec ses moujiks, ses nobliaux, sa terre immémoriale et ses deux capitales ; un monde de fonctionnaire, de princesses et de paysans qui semble figé dans l’ombre des siècles et des siècles et qui est pourtant discrètement menacé par la guerre, par les premières interrogations autour de l’idée de peuple, de masse, en contrepoint de l’éhonté gaspillage dans lequel vit la grande noblesse, endettée, courant de Pétersbourg en villes d’eaux, de Moscou en domaines à la campagne.

Il y aurait tant et tant à dire et à écrire…

De magistraux morceaux de bravoure émaillent le texte, comme cette déclaration d’amour (qui m’a émue au dernier degré, j’en étais bouleversée de bonheur) qui se dit en silence par des lettres, des initiales tracées à la craie, les mots volatiles qui rendent possible le commencement d’une nouvelle histoire, d’un nouveau roman, celui de Kitty qui ne cessait de se demander quel pouvait être celui d’Anna (en russe, le mot roman a à la fois le sens français que nous lui connaissons et se charge en plus d’un second sens, fort fécond à la lecture d’Anna Karénine: celui de la relation amoureuse, notamment à ses débuts – littéralement, deux personnages peuvent donc “commencent leur roman”. Tout ceci aurait peut-être mérité une note de la part des traducteurs), ou comme cette journée de travaux dans les champs qui n’est pas sans rappeler certaines images de la Ligne générale d’Eisenstein, les hommes fauchant les longs blés avant que les femmes ne viennent les nouer, ou encore comme cette partie de chasse où chaque sens est en alerte et où la focalisation glisse non sans malice dans le regard de la chienne, comme la scène d’accouchement enfin, écho d’une précédente agonie, et où s’esquisse la perplexité de l’homme face à ce mystère qu’est la vie qu’incarne la trajectoire intellectuelle et morale, creusée par les doutes, les errances et les certirudes rompues de Lévine.

Kramskoï

Un tableau d’une femme anonyme qui m’a marquée lors de la visite de la Galerie Tret’yakovskaya à Moscou, du peintre Kramskoï. La tradition veut que cette oeuvre soit une représentation d’Anna Karénine. Cliquez sur l’image pour agrandir et vous laisser envoûter par le regard de l’inconnue…