Après le bon goûter en terrasse, j’ai été au cinéma. Il s’agissait d’une séance que j’avais soulignée de rouge dans mon agenda et pour cause : le réalisateur, Alexandre Sokurov, dont le Jour de l’éclipse puis Père et fils m’ont récemment subjuguée, était susceptible d’être présent lors de la projection de son dernier opus, Alexandra, en marge de la Berlinale où il devait assister à d’autres films. Le Maître, comme on l’appelle, n’est malheureusement pas venu. Dommage, comme toute groupie qui se respecte j’avais stylo et DVD à faire dédicacer dans mon sac…
La salle où se passait la projection valait à elle seule le coup d’oeil. Projecteur ronronnant dans l’entrée, où se trouvent quelques rangées de sièges pour les impatients, les trop en avance. Le long des murs, une exposition de dessins d’Eisenstein qui, ô suprise, sont légendés par l’auteur en français (“L’amour qui n’ose dire son nom”). Le plus beau reste tout de même la salle elle-même, une soixantaine de fauteuils datant au moins de la DDR, vieux fauteuils à roulettes qui tournent sur eux-mêmes. Les murs fatigués mais tendus de rouge (ou de brun ? ma mémoire vacille) comportent des photographies de cinémas russophones ; dans l’ex-Berlin Est peut-être ? Ou tout simplement au coeur de l’ancien bloc soviétique ? Devant l’écran se tient un piano, un quart de queue au couvercle entrebâillé, au clavier rafistolé, comme une vieille princesse qui refuserait de se séparer de ses fourrures, aussi mitées et élimées soient-elles. Un lieu un peu hors du temps, un peu magique. Le nom lui aussi prête à rêver – Kino Krokodil.
Le film se concentrait sur une vieille femme, l’Alexandra Nikolaevna du titre, qui rendait visite à son petit fils, Denis, dans le camp militaire où il est officier. Sans jamais être nommé, c’est le conflit tchétchène ou ingouche qui se déroule en arrière-plan, guerre refoulée par le pouvoir et la population russe et qui n’en finit pourtant pas moins de bouleverser les vies. Chez Sokurov pourtant, les lieux ne sont pas porteurs de localisation, bien plutôt des espaces métaphoriques (le désert lunaire du Jour de l’éclipe, la ville rêvée de Père et fils, composée à partir de plans mêlés de Saint-Pétersbourg et de Lisbonne) ; ce n’est aussi peut-être pas une guerre ponctuelle qui se veut le sujet du film, mais toute guerre, dans les modifications profondes et irréversibles qu’elle inflige aux individus, aux lieux, aux rapports humains. La vieille femme, porteuse d’une philosophie millénaire, déambule dans les travées des tentes, échange quelques mots avec les soldats, risque une échappée jusqu’à la ville la plus proche pour leur rapporter des cigarettes et quelques gâteaux secs et se lie là-bas d’amitié avec une habitante du coin. Images saisissantes d’immeubles détruits, de regards tour à tour éteints, hostiles, secrets, murés dans un silence peut-être haineux. Alexandra est la seule figure féminine dans ce campement, une figure maternelle pour tous ces soldats encore si jeunes, englués dans une idéologie mal assimilée et seulement capables de tuer. Alexandra Nikolaevna a du mal à se déplacer, elle souffre de la chaleur de ce désert où les hommes ne sont que des enfants même s’ils ont une odeur d’adulte. Ni pamphlet ni fable, à travers des mains qui se tendent, des regards qui s’évitent ou se cherchent, c’est le lien brisé entre des générations qui ne se comprennent plus que Sokurov dépeint, ce que défait toute guerre en créant les ennemis, les valeurs (la question qui revient à plusieurs reprises : Mais qu’est-ce que la patrie?). Alexandra Nikolaevna n’est pas simplement un personnage-prétexte pour rendre possible un propos possible, non, elle est, grâce à son interprète, un bloc d’humanité, de maternité, de cet amour que les gamins en uniforme n’ont pas reçu depuis longtemps ; la Mère Russie, peut-être, qui regarde longuement ses enfants, et s’inquiète pour eux.
Morceaux choisis du film.


Commentaires récents