Tandis que la dernière page se tourne, je reste encore sonnée par le chef-d’oeuvre que je viens d’engloutir, un millier de pages en quelques jours, je me levais avec ce livre, je déjeunais avec lui, et si je ne l’emportais pas sous la douche c’est que peut-être inconsciemment je nourrissais l’envie d’y revenir.
J’ai donc lu, happée par le souffle romanesque de Tolstoï, par les intrigues parallèles, les réflexions politiques, morales, éthiques, philosophiques qui émaillent le texte, suivant trois couples trois images de l’amour, celui dévorant de la passion proprement tragique qui lie Anna et Vronski, celui de l’amour manqué, de la médiocrité, du mensonge et des trahisons quotidiennes chez les Oblonski, celui enfin de Kitty et Lévine, qui plongera lentement ses racines dans le texte avant de fleurir, de porter ses fruits. Anna Karénine est aussi le lieu d’évocations fabuleuses de la Grande Russie d’Alexandre avec ses moujiks, ses nobliaux, sa terre immémoriale et ses deux capitales ; un monde de fonctionnaire, de princesses et de paysans qui semble figé dans l’ombre des siècles et des siècles et qui est pourtant discrètement menacé par la guerre, par les premières interrogations autour de l’idée de peuple, de masse, en contrepoint de l’éhonté gaspillage dans lequel vit la grande noblesse, endettée, courant de Pétersbourg en villes d’eaux, de Moscou en domaines à la campagne.
Il y aurait tant et tant à dire et à écrire…
De magistraux morceaux de bravoure émaillent le texte, comme cette déclaration d’amour (qui m’a émue au dernier degré, j’en étais bouleversée de bonheur) qui se dit en silence par des lettres, des initiales tracées à la craie, les mots volatiles qui rendent possible le commencement d’une nouvelle histoire, d’un nouveau roman, celui de Kitty qui ne cessait de se demander quel pouvait être celui d’Anna (en russe, le mot roman a à la fois le sens français que nous lui connaissons et se charge en plus d’un second sens, fort fécond à la lecture d’Anna Karénine: celui de la relation amoureuse, notamment à ses débuts – littéralement, deux personnages peuvent donc “commencent leur roman”. Tout ceci aurait peut-être mérité une note de la part des traducteurs), ou comme cette journée de travaux dans les champs qui n’est pas sans rappeler certaines images de la Ligne générale d’Eisenstein, les hommes fauchant les longs blés avant que les femmes ne viennent les nouer, ou encore comme cette partie de chasse où chaque sens est en alerte et où la focalisation glisse non sans malice dans le regard de la chienne, comme la scène d’accouchement enfin, écho d’une précédente agonie, et où s’esquisse la perplexité de l’homme face à ce mystère qu’est la vie qu’incarne la trajectoire intellectuelle et morale, creusée par les doutes, les errances et les certirudes rompues de Lévine.
Un tableau d’une femme anonyme qui m’a marquée lors de la visite de la Galerie Tret’yakovskaya à Moscou, du peintre Kramskoï. La tradition veut que cette oeuvre soit une représentation d’Anna Karénine. Cliquez sur l’image pour agrandir et vous laisser envoûter par le regard de l’inconnue…
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