- 6 oct. 2007, J-1
J -1 ! C’est peu de dire que je suis surexcitée. Demain le réveil sonnera tôt, comme pour tout grand départ ; à 7h je quitterai ma Rue des Grosses Baies pour rejoindre l’aéroport de Tegel, sans trop de bagages – j’espère n’avoir rien à mettre en soute compte tenu de mes déboires avec les objets enregistrés (expédiés dans un mauvais aéroport, descendus à la mauvaise escale). Gel douche et shampoing sont dans mes minuscules pots de confiture, pas plus de 200 mL de liquides autorisés par personne en cabine. Un peu de lecture, et surtout, des vêtements chauds : Oleg m’a récemment dit que l’été indien qui illuminait Moscou la semaine dernière touchait à sa fin ; la venue de l’hiver étant d’ordinaire assez brutale, il me faut m’attendre à des températures négatives, +5°C étant le maximum que je peux espérer selon lui. Je devrai peut-être m’acheter une grosse écharpe, les miennes étant relativement fines. Je m’imagine déjà en Anna Karénine, avec manchon et toque de fourrure blanche :)
- 7 octobre
L’avion a eu du retard, mais tout s’est bien passe (vous ecrivant depuis un clavier cyrillico-qwerty, les accents frnacais ne sont pass disponibles…). Oleg m’attendait a l’aeroport. Nous avons pris un bus direct pour Moscou, et j’ai fait la connaissance avec la legendaire circulation moscovite -c’est-a-dire totalement embouteillee.
De la nous avons pris un genre de minibus, taxi inofficiel, la marshrutka, pour rejoindre l’endroit ou vivent ses parents (Razvilka). Curieux systeme de paiement : les gens montent, s’installent, et du fond du bus les gens commencent a se passer de main en main le prix correspondant au trajet de chacun. La liasse remonte dans le minubus et lorsqu’elle arrive, epaisse, au niveau du conducteur, tout le monde a paye son ecot. Quant aux arrets, c’est a la demande -autant dire que je ne suis pas prete de prendre la marshrutka tout seule !
Le temps etait pluvieux, grisatre, mais on devinait encore la fin de l’ete indien grace aux arbres aux couleurs etincelantes qui ponctuaient notre trajet. Bien que je fusse placee pres d’un hublot, l’epaisse couche de nuage m’avait empechee de voir grand chose du paysage -juste une foret, et du noir, de l’ocre, du gris.
Les parents d’Oleg m’ont accueillie tres chaleureusement, avec une soupe de potirons -ces derniers en provenance de leur dacha, la traditionnelle residence secondaire en Russie- et des crepes pliees en petit caree et fourrees au fromage blanc, qu’on mange nappees de creme fraiche. Avec tout ca un merveilleux the noir (si seulement les Allemands comprenaient que le the c’est tout autre chose que de la tisane aux fruits rouges!), et le pere d’Oleg a debouche la bouteille de vin que j’avais apportee. Puis un gateau maison, tres bon. Au diner je n’avais pas tres faim, et c’etait pourtant darne de saumon et puree maison… Bon sang que c’est bon la cuisine familiale tout de meme !!!
Le pere d’Oleg parle bien francais, la maman parle un petit peu d’anglais mais Oleg doit traduire la plupart du temps. Je parviens a placer deci dela quelques modestes mots en russe, mais ce n’est pas tres probant. Oleg se moque beuacoup de moi, je fais surtout des fautes d’accentuation et a chaque fois selon lui ca donne des tournures equivoco-comiques a mes tentatives ; j’ai essaye de parler de mon livre qui propose d’apprendre le russe en ‘40 lecons’, et tel que je prononcais, on entendait ‘40 marmottes’. Ou ce ‘bleu ciel’ qui devient ‘affame’. J’ai encore beaucoup, beaucoup de pain sur la planche !
Une devochka en habit traditionnel?… Perdu – c’est Oleg!
Oleg n’ira en cours que mercredi, je ne sais pas trop ce qu’il a prevu qu’on fasse demain, mais toujours est-il que je ne serai pas livree a moi-meme, ce qui est plutot une bonne nouvelle ;) et pour le mercredi (son jour d’instruction militaire, deconseille de secher celui-ci…) il m’a promis de me laisser dans la belle et historique bibliotheque de Moscou. En pays presque connu, quoi !
- 11 octobre
Ces trois derniers jours ont ete si remplis qu’il me parait bien difficile de les resumer… Oleg est un guide touristique de premiere classe, passionne d’histoire et de Moscou comme il l’est. Il m’a emmene dans de grandes balades a travers la ville que nous avons parcourue dans a peu pres tous les sens desormais ! Kremlin, basilique de Basile le Bienheureux, les 7 soeurs de Staline (impressionnants immeubles eparpilles dans la ville), avenues chics et paisibles boulevards paysages, Bolshoi (malheureusement en travaux), Loubianka (siege de tous les Guepeou Tcheka KGB et autres FSB), Douma (le parlement), anciennes rues commercantes, quartiers vivants…
Quelques formalites administratives a remplir pour confirmer mon sejour ici, rien de bien mechant.
J’ai donc ete seule hier a la bibliotheque, et ca a ete du sport. Personne ne parlait un mot dans une autre langue que le russe, et on ne voulait pas me laisser rentrer. J’ai fini par comprendre qu’il fallait que j’aille dans le batiment voisin me faire enregistrer en tant que lectrice (j’ai une carte !!!) avant de pouvoir penetrer dans la venerable institution. La, nouvel obstacle; peniblement je comprends q’il me faut me rendre au vestiaire. On me prend mon mateau et, surprise, tous mes livres. Aucun document imprime exogene ne doit penetrer ! Me voila bien embetee, que puis-je faire ici alors que tous les livres sont communiques apres remplissage du formulaire adequat (et que l’immense hall de la bibliotheque est occupe par les casiers en bois d’autrefois, avec des plateaux coulissants pour que les lecteurs prennent en note les references les interessant) ? En fait je gribouille dans mon cahier, m’endors un peu. La bibliotheque est tres imposante, fastueuse. Chose curieuse, les ordinateurs y son tinterdits (comme tous les objets electroniques, il faut etre detenteur d’une autorisation pour pouvoir les introduire a l’interieur). Il faisait un froid de canard, je ne suis pas restee longtemps.
Apres un rapide tour dans les jardins d’Alexandre au pied du Kremlin, je me suis rendue dans un grand magasin, Goum (a la recherche de chaleur en fait). Finalement j’y ai trouve un cafe pas trop mal, j’ai dejeune et lu tranquillement, jusauq’qu moment ou j’ai ete retrouver Oleg a sa fac et ou on a pris un pot avec ses deux meilleurs amis. Pour l’un d’entre eux, j’etais la premiere etrangere qu’il voyait de sa vie !
Aujourdh’hui, nous avons passe l’apres-midi au musee de peinture russe, a Galerie Tretiakov. Oleg etait un veritable puits de science, ce qui m’a bien aidee puisque je ne connaissais absolument rien de rien.

Le soir, super diner dans un restau des alentours. En guise de zakouski (entree) il nous a commande des harengs avec radis et pommes de terres, il m’a dit que c’etait tres typique. Puis boeuf saute avec champignons a la creme. Enfin un gateau ma-gique, le Napoleon, cremeux, un peu feuillete aussi, avec de la fraise, absolument ren-versant.
Le moment est venu je crois de quelques remarques genrales sur mon chapitre prefere, l’alimentation. Soupes a tous les repas ou pressque, tres variees et delicieuses, cremes et bouillons. Beaucoup de crepes (blini) et d’oladii (ce qu’en france nous appelons ‘blini’ et qu’il est ici inconcevable de manger avec autre choe que de la confiture), fourrees au (fromage blanc ou fromage tout court) la plupart de temps. La mere d’Oleg cuisine extremement bien, et elle nous fait plein de petits plats tous plus appetissants les uns que les autres: gratins, soupes, jus de fruits maisons, gateaux… Chapitre boisson, il y a une chose que nous buvons a tout bout de champ: du the! Noir, ce qui commencait a serieusement me manquer a Berlin ou l’on ne trouve que de l’acide tisane de fruits. Oh et une habitude russe que j’apprecie follement : le cafe (ou the le plus souvent) avec une part de gateau. On bouffe des patisseries a longueur de temps (mon tour de taille s’en ressent…) !
- 14, -ou 15 octobre
J’ai quitté la Russie sous sa première neige, épaisse et drue, long rideau cotonneux tombant sans interruption. On m’a assurée qu’elle ne tiendrait pas -”dans quarante jours, là tu verras !”. Etrange traversée de la forêt en direction de l’aéroport, les arbres portent leurs apprêts d’automne aux couleurs chatoyantes et sont malgré cela recouverts d’un fin manteau de neige. Venue deux jours trop tard pour profiter de l’été indien (dit littéralement “l’été des bonnes femmes”), partie avec le commencement de l’hiver ; comme le soulignait Oleg, j’aurai vécu l’entier automne russe – une semaine.
Peut-être une illustration de ce qu’Oleg pense être le trait caractéristique de la Russie : son passage brusque d’un état à l’autre, ses revirements incessants, l’absence de transition. “Mon pays ne connaît pas la nuance ; tout y est blanc, ou noir” m’a-t-il un jour confié. Cette phrase, il l’a prononcée à l’occasion d’une question de ma part sur le rapport des Russes à la religion. Hier interdite, aujourd’hui à la mode ; hier communiste, aujourd’hui mangée par un capitalisme sauvage ; on y est d’esprit cosmopolite (comme Oleg et sa famille) ou farouchement nationaliste (ce camarade d’Oleg qui s’est par exemple ouvertement présenté comme raciste). Est-ce que ce n’est pas ce trait qui me fascinait tant lorsque j’étais plus jeune, dans ce que je nommais la “passion russe” ?…
Sur ces derniers jours, assez peu à dire. Visite expresse entre les murailles du Kremlin (arrivés tard en raison de tracasseries administratives, nous n’avions que 40 minutes de disponible avant la fermeture). Un coup d’oeil aux fenêtres de Poutin, un petit tour par l’église où sont enterrés tous les tsars de Russie, un rapide détour par le parc avoisinant.
Oleg me raconte l’histoire de la grande Rus’, celle qui s’est constituée dès le IXe siècle, et diverses anecdotes à propos de chaque souverain. Il établit des correspondances avec Le Barbier de Sibérie, ce film qui m’avait tant plu à sa sortie, avec les oeuvres que nous avons vues la veille à la Galerie Tretiakov.
Nous jouons de malchance et le musée d’architecture où il souhaitait m’emmener est fermée. Après quelques errements sur les beaux boulevards plantés nous arrivons devant la cathédrale du Christ sauveur, fermée elle aussi. La contournant, nous traversons la Moscova, et du pont nous jouissons certes d’une vue fabuleuse sur l’ensemble du Kremlin, mais surtout… de l’envoûtante odeur de chocolat chaud qui se dégage d’une usine toute proche. Le temps est venteux, transis de froid nous nous réfugions dans un café -pas très loin de l’ambassade française ; on nous sert un chocolat (forcément, après de telles effluves, impossible de commander autre chose) particulièrement épais et parfumé, un vrai régal.
Nous partons alors pour un grand centre commercial (‘Evropa Tsentr’), afin de me trouver une écharpe -les miennes sont décidémment trop fines- et un bonnet. Après moult essayages nous finissons par trouver et pour nous récompenser, nous nous accordons un repos bien mérité dans une sorte de cafétaria.
Petit descriptif rapide du menu: crêpes avec saumon fumé et sauce aigre-douce au miel (divine), je prends un boeuf Strogonoff, Oleg des sortes de ravioles fourrées ; soudain au milieu du repas il ne se sent pas très bien. Allergie au miel, il en avait oublié le goût et la consistance, il ne l’avait pas même reconnu ! Nous avions prévu de sortir, finalement nous sommes rentrés directement, Oleg blanc comme un linge, malade dans le train, puis juste de mauvaise humeur. Une fois chez ses parents il a pris son traitement, un bon bain chaud, et ça allait mieux !
Enfin, samedi, temps calamiteux, pluie sans discontinuer et premières gelées au matin. Nous prenons notre temps, et après déjeuner faisons un tour à la datcha (sorte de résidence secondaire traditionnelle) des Filatov. Le chemin est boueux et défoncé, il pleut à verse et pourtant je n’ai pas regretté cette sortie : la datcha est une minuscule maisonette en planches de pin, deux pièces en bas et une mansarde. Mais elle est entourée par un grand jardin – d’où proviennent les fleurs, les fruits et les légumes qui m’ont régalée durant la semaine. Il était plus proche à l’heure où je l’ai vu du marécage généralisé, mais les parents d’Oleg m’ont montré fièrement des photos de la semaine précédant mon arrivée : magnifiques fleurs sur ciel parfaitement bleu, débauche de couleurs et potager ployant sous les fruits.
Puis nous avons rendu visite à Dimitri, ami d’enfance d’Oleg qui était au chantier aussi. Discussion et rappels de souvenir autour de thé et de gâteaux, de pommes venues de la datcha de Dimitri et de fromage caucasien (proche de la mozzarella par sa consistance). La soirée se poursuit devant l’ordinateur à regarder les photos des différents voyages de Dimitri et son frère aîné. J’ai le sentiment en une soirée d’avoir un peu parcouru la Russie avec eux, sur les rives de la Volga, à Kostroma, à Iaroslav, en Crimée, à Baïkal ; à Atlantic City aussi, où Pavel, le frère de Dimitri, a travaillé. Comme j’ai envie de retourner dans ce pays, d’en voir la province et Petersburg, son hiver térébrant, ses étés brûlants…
A Berlin, le soleil brillait, la température était douce ; les feuilles commencent à jaunir, rougir, s’éparpiller dans la brise presque tiède. Demain, premier jour de cours…


J’attends avec impatience tes commentaires sur la vénérable bibliothèque historique de Moscou et toujours bien sûr ta chronique culinaire…